Le défi financier du SGR ougandais
L’Ouganda, enclavé au cœur de l’Afrique de l’Est, se trouve face à l’un des plus grands défis d’infrastructure de la région : le chemin de fer à écartement standard (SGR), projet évalué à 2,7 milliards d’euros. Ce corridor ferroviaire reliant la capitale Kampala à Malaba, à la frontière kényane, est considéré comme la colonne vertébrale du désenclavement régional. Cependant, les marges budgétaires du pays restent contraintes, obligeant le gouvernement à explorer des mécanismes de financement innovants.
Le ministre des Finances ougandais, Henry Musasizi, a annoncé mercredi 19 août une demande d’emprunt pouvant atteindre 207,77 millions d’euros pour la modernisation de centaines de kilomètres de routes. Cette mobilisation intervient alors que Kampala finalise le montage financier du SGR, un chantier qui représente un investissement colossal mais essentiel pour fluidifier les échanges commerciaux avec ses voisins.
Depuis 2015, le financement du SGR a connu des hauts et des bas. Initialement confié à la China Harbour Engineering Company avec l’hypothèse d’un apport chinois, le contrat a été annulé en 2023. L’an 2024, le gouvernement a signé un nouveau partenariat avec le groupe turc Yapi Merkezi, chargé de la réalisation de la ligne entre Malaba et Kampala. Cette réorientation stratégique vise à diversifier les sources de capital et à réduire la dépendance vis-à-vis des partenaires étrangers.
De la Chine à Turquie, la recherche de solutions
La transition de l’Ouganda vers de nouveaux partenaires financiers illustre la complexité du financement des infrastructures en Afrique. Après l’échec du montage initial, le pays a dû repenser son approche, passant d’une logique de dette conventionnelle à une stratégie plus diversifiée incluant des instruments de finance islamique.
Selon les rapports de la Banque mondiale cités par Latribune, l’approche adossée à des actifs tangibles, propre à la finance islamique, fait des projets d’infrastructures des candidats naturels pour ce type de financement. Le sukuk, instrument de finance islamique représentant une part de propriété indivise dans un actif sous-jacent, permet au gouvernement de mobiliser des fonds sans accroître directement son endettement public.
Avant tout, il convient de noter que le SGR a été évalué à 2,7 milliards d’euros, un montant qui dépasse largement les capacités de financement traditionnelles pour un État à forte pression budgétaire. La Banque mondiale souligne que les projets d’infrastructures sont particulièrement adaptés à ce modèle, car ils offrent des flux de revenus stables une fois opérationnels.
Le choix du sukuk s’explique par la nécessité de maintenir la maîtrise de la dette publique. Alors que la dette publique ougandaise est projetée à 55,5 % du PIB à fin 2026, l’utilisation de cet instrument permet de capter des fonds sans engendrer de nouvelles obligations à taux fixe. Cette stratégie s’inscrit dans une dynamique régionale plus large, où les ministres des Finances du Kenya, du Rwanda et de l’Ouganda ont affiché une volonté commune d’accélérer la mobilisation des financements.
Le sukuk comme réponse à la pression budgétaire
L’émission du premier sukuk souverain ougandais marque un tournant dans la gestion du financement du SGR. Selon Latribune, ce choix intervient après une décennie de difficultés à lever des fonds pour ce projet phare du désenclavement ferroviaire est-africain. Le sukuk permettra aux investisseurs de percevoir des revenus locatifs ou une quote-part des profits générés par le chemin de fer, une fois celui-ci opérationnel.
Le mécanisme repose sur une structure simple : les investisseurs acquièrent une participation dans le SGR et perçoivent des revenus liés à son exploitation. Une fois le projet achevé, un véhicule ad hoc rachètera leur participation, permettant ainsi de récupérer une part des bénéfices générés par le rail.
Cette approche répond à un constat global : les marchés conventionnels sont devenus plus coûteux et moins accessibles pour les États africains en développement. Le succès du sukuk ougandais s’inscrit dans une tendance mondiale, avec une croissance de 25 % de l’émission de ces instruments en 2025, portant l’encours mondial à plus de 1 000 milliards de dollars.
Pour Kampala, le sukuk constitue non seulement une solution financière, mais aussi un outil de légitimité internationale. Il permet de présenter le projet comme conforme aux standards de la finance responsable et de renforcer les relations avec les bailleurs de fonds, y compris les institutions de développement et les banques internationales.
Une corrélation régionale indispensable
Au-delà de la structure financière, la viabilité du SGR repose sur une coordination régionale solide. Le Kenya, le Rwanda et la Tanzanie participent activement à la mobilisation des financements, reconnaissant que la rentabilité du corridor dépend de son intégration dans un réseau transfrontalier.
Lors de la réunion de Washington en avril 2026, les ministres des Finances d’Afrique de l’Est ont réaffirmé leur engagement commun à accélérer le projet. Le ministre ougandais Henry Musasizi a souligné que la viabilité du SGR dépend de l’engagement de tous les acteurs impliqués, y compris les pays voisins.
Le Kenya, dont le réseau ferroviaire relie déjà Mombasa à Nairobi puis à Naivasha, a indiqué poursuivre ses efforts pour étendre la ligne vers la frontière ougandaise. Le Rwanda, quant à lui, a exprimé sa disponibilité à prolonger ultérieurement la ligne depuis la frontière ougandaise, soulignant les gains attendus en termes de connectivité et d’investissement.
Cette logique régionale est cruciale pour la pérennité du projet. Sans une intégration fluide avec les réseaux existants, le SGR risquerait de rester isolé, limitant son impact sur le commerce intra-africain et la réduction des coûts de transport des marchandises.
Progrès et perspectives
À ce jour, l’Ouganda a réussi à structurer un montage financier plus robuste, combinant agents de crédit à l’export, institutions de financement du développement et le sukuk. Le montant total prévu de 405 millions d’euros pour le SGR, réparti selon 60 % pour les agences de crédit à l’export, 25 % pour les institutions de financement du développement et 15 % pour le sukuk, témoigne de cette diversification.
L’arrestation de Citibank comme arrangeur principal et coordinateur du financement marque une étape clé. Cette banque américaine, mandatée pour orchestrer le processus, apporte une expertise internationale essentielle pour naviguer dans un environnement financier complexe.
Malgré les défis persistants, notamment la pression sur la dette publique et les incertitudes liées aux marchés internationaux, le SGR demeure un projet structurant pour l’Afrique de l’Est. Son succès dépendra de la capacité de l’Ouganda à maintenir la coordination régionale et à capitaliser sur les retours économiques générés par le rail.
En définitive, l’histoire du SGR illustre les stratégies d’adaptation des États africains face aux contraintes financières. Le passage du financement chinois au sukuk, soutenu par des partenaires internationaux, montre comment l’innovation institutionnelle peut compenser les limites des modèles traditionnels, tout en renforçant la résilience des corridors de transport continentaux.
Sources
Crédit image : agenceecofin (general)







